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2009 - Le Monde 2 (FR)

(Article in french)

Le Monde 2

n° 264, 7 mars 2009
Toutes les villes veulent leur blason
par Pascale Krémer

Sur Internet, de nouveaux artistes héraldistes "garantis 100 % professionnels" apparaissent chaque jour. Aucun diplôme, aucun contrôle: le champ est libre pour vendre aux néophytes des copies d’armoiries existantes - or n’importe qui peut se créer un blason du moment qu’il n’usurpe pas celui d’autrui. Contrairement à ce qui se passe au Canada, ou en Grande-Bretagne, aucun organisme officiel ne les répertorie. Nicolas Vernot peste contre ces charlatans, et nous envoie vers l’un des rares vrais héraldistes professionnels français qui travaillent pour les particuliers.

Installé à Lyon, Laurent Granier en a fait son métier depuis 1995, en vit bien depuis trois ans. « Et depuis un an, hallucinant ! J’ai dû faire une centaine de blasons ! J’y vois un besoin de ré-enracinement. Ces dernières décennies, les gens, pour travailler, ont dû changer de région, même s’expatrier. Or fondamentalement, l’homme n’aime pas ça. On voit bien qu’à la retraite, il revient dans sa région d’origine. Et puis, quand la société est dure, la famille redevient la cellule de base. Le blason, on le transmet. C’est la continuité de la lignée. Même si ça n’a rien de prestigieux, on sait d’où l’on vient. « Il y a encore une dizaine d’années, l’emblème personnel demeurait tabou, se rappelle-t-il. « On pouvait avoir la crainte de passer pour un prétentieux cherchant à se distinguer du « bon peuple » par tous les moyens, y compris en singeant la noblesse... Ce tabou s’est érodé. »

Les particuliers qui, pour mille euros, mettent leur nom en images et en cou leurs, sont de diverses origines sociales. Sans racines nobles, dans leur grande majorité. De toutes religions. Les constantes? Souvent des gens de milieux modestes qui ont réussi et pour lesquels le blason marque une ascension sociale, constate Laurent Granier. Ou des personnes mariées, avec enfants, qui viennent de perdre leurs parents, et prennent conscience que leur échoit la responsabilité de prolonger la famille, de transmettre des valeurs.

Peintes à la main, les armoiries sont recréées à partir de ce que les clients veu-lent bien raconter de leur histoire familiale. « Effet thérapeutique » garanti, selon l’héraldiste : « Cela oblige à dégager le posi-tif même dans les familles où l’on s’envoie des horreurs... » Récemment, des entreprises l’ont sollicité, inspirées par les sweat-shirts des universités américaines ou les tasses à thé des magasins Harrods. A la Mutuelle de la gendarmerie, qui s’en est offert un, pour ses 120 ans, on se dit « saturé de logos, de marques » : « Le blason se lit différemment. C’est un ensemble de valeurs sécurisant, une histoire, ça donne une épaisseur. Ça « anoblit » l’entreprise. » Une société civile immobilière vient égale-ment de passer commande. Petit effort d’imagination à prévoir pour piocher dans le répertoire médiéval.
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Un symbole qui n’est pas réservé à l’aristocratie

Emblème représentant une famille ou une communauté,le blason est l’équivalent dessiné d’un nom propre. Il est composé d’un écu (le support), dont la forme s’inspire de celle d’un bouclier. Sur son champ (le fond) s’inscrivent des meubles (motifs). L’ensemble peut être accompagné d’ornements ex1érieurs (heaume, devise...) et d’un texte descriptif au langage très spécifique.

Signes de reconnaissance, les blasons apparaissent au XIIe siècle sur les champs de bataille d’Europe occidentale: déployés sur les bannières des seigneurs, ils servent de point de ralliement pour leurs vassaux. Rapidement, ils se diffusent dans l’ensemble de la société car ils permettent de personnaliser le sceau qui tient alors lieu de signature.

Peu à peu,les armoiries sont apposées sur les demeures et objets en signe de propriété. Les femmes de l’aristocratie, puis le clergé, les bourgeois, artisans et paysans, adoptent à leur tour ce type d’emblème, tout comme les villes et villages,communautés religieuses et corporations.

« En 1500, sur un million d’armoiries existantes, les deux tiers appartiennent à des roturiers", note Edouard Secretan,président d ’honneur de la Société française d’héraldique et de sigillographie. Pourtant,à la Révolution, les blasons sont perçus comme symboles de la féodalité, privilèges de la noblesse. L’Assemblée constituante les interdit en 1790. Bien des particuliers doivent alors gratter leur vaisselle ou retourner leur plaque de cheminée.
Une rupture qui explique la moindre richesse française en blasons,comparée à celle qu’offrent l’Angleterre,la Suisse, la Belgique ou l’Allemagne.

Napoléon rétablit les armoiries en 1808 en même temps que la noblesse,à laquelle il en réserve l’usage. Les années 1808à 1815 sont donc les seules,en France, durant lesquelles les armoiries sont officiellement réservées à une classe sociale. Elles tombent ensuite un peu en désuétude, même si le goût pour le Moyen Age qui marque le XIXe siècle les sauve de l’oubli. Durant la seconde moitié du XXe siècle, l’héraldique connaît un renouveau scientifique (grâce aux travaux de l’historien médiéviste Michel Pastoureau) et artistique : des héraldistes (comme Robert Louis) dépoussièrent l’art du blason au profit des communes.